Pourquoi l’enquête ouvrière [worker’s inquiry]?

L’enquête ouvrière est une approche qui combine la production de connaissances et l’organisation. Elle cherche à créer des connaissances utiles sur le travail, l’exploitation, les relations de classe et le capitalisme du point de vue des travailleur.se.s eux-mêmes. Il existe deux formes d’enquête ouvrière. La première est une enquête « d’en haut », impliquant l’utilisation de méthodes de recherche traditionnelles pour avoir accès au milieu de travail. La seconde est l’enquête « d’en bas », une méthode qui implique la « co-recherche », dans laquelle les travailleurs sont eux-mêmes impliqués dans la production de la connaissance. Si les conditions sont réunies, l’enquête « d’en bas » est clairement favorable. Les connaissances issues de l’une ou l’autre de ces formes d’enquête sont utiles pour comprendre le capitalisme, mais aussi pour s’organiser contre lui.1

C’est pourquoi Notes from Below présente les voix et les expériences des travailleurs dans leur lutte contre l’exploitation capitaliste. Nous voulons ancrer notre politique dans la perspective de la classe ouvrière [working class], aider à faire circuler et à développer les luttes, et renforcer la confiance des travailleur.es.s. pour agir par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

Il y a deux raisons pour lesquelles nous nous concentrons sur le travail. Tout d’abord, c’est un élément central de la perspective de la classe ouvrière. Du point de vue d’un travailleur individuel, il est difficile de voir comment son propre travail reproduit chaque jour le capitalisme. Mais les travailleur.se.s savent intuitivement que si la classe ouvrière cessait de travailler, tout s’arrêterait. Collectivement, les travailleur.se.s remplissent des fonctions vitales à différents points de production et de circulation. Grâce à cette position, la classe ouvrière peut développer un point de vue unique. Cette perspective montre l’expérience directe de l’exploitation capitaliste, tout en montrant les types de lutte qui peuvent la détruire. Une révolution réussie doit commencer par en bas.

Deuxièmement, le capitalisme est totalement dépendant du travail. Sans travail, il n’y a pas de nouvelle valeur produite, ni de mode de production capitaliste. La relation entre les classes exprimées au travail est fondamentale pour comprendre la société. Mais pour comprendre le capitalisme, il ne suffit pas de comprendre les relations de classe. Le travail est la seule relation dans laquelle les travailleur.se.s produisent de la plus-value, mais ce n’est pas la seule dans laquelle les personnes subissent l’oppression. Nous devons analyser tous les aspects de la vie de la classe ouvrière. Cependant, nous pensons qu’abandonner le travail comme premier lieu de lutte est une erreur. En conséquence, nous proposons une correction : un retour à la résistance, à l’analyse et à l’organisation au travail. Cette proposition n’est pas en contradiction avec d’autres projets, mais elle est renouvelée et revigorée par de nouvelles expériences. L’enquête ouvrière est la méthode qui peut commencer à opérer cette proposition dans la pratique. Elle part de l’expérience réelle de l’exploitation capitaliste.

Pourquoi la composition de classe ?

L’exploitation capitaliste n’est pas une idée abstraite ; elle prend toujours des formes matérielles particulières. Par la lutte des classes, le capitalisme se transforme lui-même. Cela crée de nouvelles technologies et de nouveaux processus de travail. Elle implique la circulation des personnes et des capitaux vers de nouvelles parties du monde et le développement de nouvelles industries. Le terrain de la lutte de classe change, tout comme la classe ouvrière elle-même. Nous devons analyser ce terrain, pour savoir où le capital est faible et où les travailleur.se.s sont fort.e.s. Où sont nos forces ? Comment attaquer ? La seule façon de le savoir, c’est à l’intérieur de la lutte des classes elle-même. Par conséquent, l’enquête ouvrière ne dévoile pas seulement les formes changeantes du travail, mais aussi les formes changeantes de la lutte.

Les opéraïstes avaient une formulation pour cet aspect changeant du travail et de la lutte : la « composition de classe ». Ils ont divisé la composition de la classe en deux. La première est la « composition technique ». C’est l’organisation matérielle spécifique de la force de travail en une classe ouvrière à travers les relations sociales du travail. Elle est façonnée par des facteurs comme l’utilisation de la technologie, les techniques de gestion et la conception générale du processus de travail. La seconde est la « composition politique », qui est issue de la composition technique. C’est l’auto-organisation de la classe ouvrière en une force de lutte de classe. Cela inclut des facteurs comme les tactiques employées par la résistance ouvrière, les formes d’organisation ouvrière et l’expression de la lutte de classe en politique. La composition technique sert de base à la composition politique, bien que le passage de l’un à l’autre ne soit ni mécanique ni prévisible. Au contraire, c’est un développement interne et une croissance politique qui mènent à un bond en avant. Bond qui définit en fin de compte le point de vue politique de la classe ouvrière.

La composition des classes fournit un cadre pour l’analyse des résultats de l’enquête ouvrière. Grâce à elle, nous pouvons examiner le contenu du travail et le relier à la résistance. Il s’agit de se concentrer sur le processus de travail et ce que Marx appelait « l’antre secret de la production ». Marx parle ici du lieu de travail. La plupart du temps, nous ne pouvons pas voir ce qui se passe derrière ces portes closes. L’enquête ouvrière fournit un moyen d’entrer dans cet « ancre secret », derrière lequel Marx affirme : « nous verrons, non seulement comment le capital produit, mais comment le capital est produit ». Nous forcerons enfin le secret du profit. Le secret que Marx révèle dans Le Capital est que le travail produit de la plus-value sous le capitalisme. L’analyse de la composition des classes révèle un autre secret : comment les travailleurs se transforment en force politique.

Marx souligne l’importance du processus de travail et il est utile de revenir à sa définition : « Voici les éléments simples dans lesquels le procès de travail se décompose : 1° activité personnelle de l’homme, ou travail proprement dit ; 2° objet sur lequel le travail agit ; 3° moyen par lequel il agit ». A cela s’ajoutent différentes relations à la forme du salaire, au travail, aux autres travailleur.se.s, aux moyens de production et au produit. (Voir Kolinko sur ces différents éléments). A travers ces catégories, nous pouvons faire la différence entre les types de travail et la façon dont ils sont organisés. C’est la base de la composition technique.

Trop souvent, l’analyse du travail se concentre sur les détails du travail et non sur l’expérience. Cette expérience n’est pas un mystère, tous les travailleurs en font l’expérience chaque jour. Une analyse de la composition d’une classe part de la composition technique, mais n’y reste pas. Notre but n’est pas de comprendre le travail, mais d’informer la lutte contre lui. D’où la nécessité de passer à l’analyse de la composition politique.

Pourquoi la composition sociale?

Nous ne voulons pas seulement appliquer à nouveau aujourd’hui les concepts de l’opéraïsme. Ce dernier fournit une inspiration importante et un ensemble puissant d’outils, mais pour les utiliser efficacement, il faut aussi les mettre à jour. Nous croyons, comme Battaggia, que « la meilleure façon de défendre l’opéraïsme aujourd’hui est de le dépasser ». Une mise à jour de la composition des classes est nécessaire. Nos suggestions visent à tirer parti de ses points forts, mais aussi à le faire avancer.

En particulier, nous estimons que l’analyse précédente de la composition des classes a fondé les travailleur.se.s et leur résistance presque exclusivement sur le lieu de travail. Pourtant, les travailleur.se.s sont transformé.e.s en classe avant d’être employé.e.s par un capitaliste. Avant d’être obligé.e.s de vendre leur temps, ils et elles sont dépossédé.e.s de leurs moyens de production. Toute une série de luttes politiques au-delà du salaire est liée à cette condition. Il s’agit notamment des conditions des services sociaux fournis par l’État, des migrations et des frontières, du logement et des loyers, et d’un large éventail d’autres questions. Nous croyons que les analyses de composition technique seules peuvent produire leurs propres antres secrets au-delà du travail. Nous proposons donc une troisième dimension : la composition sociale.

Pour expliquer cela, nous devons revenir brièvement sur Marx. Marx définit le capital comme de l’argent qui rapporte plus d’argent. Ceci est exprimé dans la formule Argent-Marchandise-Argent (A-M-A), ou achat dans le but de vendre. Sous le capitalisme, cela implique une augmentation de la quantité de valeur par l’ajout de plus-value. Cet excédent est créé par l’exploitation de la force de travail au travail. Ainsi, Marx propose A-M-A’ comme formule générale du capital. C’est ainsi que Marx prépare son analyse de l’« antre secret de la production », où la composition technique de la classe ouvrière doit être découverte.

Pourtant, Marx propose aussi une autre forme de circulation des marchandises : vendre pour acheter. Ce circuit a la formule Marchandise-Argent-Marchandise (M-A-M). La classe ouvrière (qui n’a pas de marchandise à vendre mais sa propre force de travail) vend son temps pour un salaire qu’elle utilise pour acheter les marchandises dont elle a besoin et qu’elle désire pour vivre.

Donc, si A-M-A’ est la formule générale du capital, qu’est-ce que M-A-M ? C’est la formule générale de la reproduction de la classe ouvrière. La classe ouvrière vend sa force de travail en échange d’un salaire par le biais du travail. Ils échangent ensuite ce salaire contre les marchandises nécessaires à la reproduction de leur force de travail, autrement dit les moyens de subsistance. Ces produits de base sont transformés en main-d’œuvre – puis tout le cycle recommence.

La forme marchande est dominante dans la société capitaliste. Nous pouvons utiliser la forme de sa circulation dans cette formule générale de reproduction de la classe ouvrière pour cartographier les relations sociales des travailleur.se.s au-delà du travail. Cependant, en l’état actuel des choses, l’analyse de la composition de classe ne peut comprendre les travailleur.se.s au-delà du travail.

Lorsque les travailleur.se.s se remettent de l’expérience du travail, ils et elles sont un mystère. Ayant échappé à leur composition technique, ils et elles n’entrent en ligne de compte dans l’analyse de la composition de la classe que s’ils et elles décident d’agir politiquement, plutôt que d’acheter, manger, se détendre ou dormir. Ces activités de reproduction ne sont comprises que du point de vue de ceux qui les produisent, ou à partir du moment où le/la travailleur.se reproduit.e commence la période de travail suivante. Nous croyons qu’il est possible de mettre à jour la composition des classes pour tenir compte de la reproduction. Nous le ferons à travers le concept de composition sociale.

La composition sociale se combine avec la composition technique avant le saut dans la composition politique. La composition sociale est l’organisation matérielle spécifique des travailleur.se.s dans une société de classes à travers les relations sociales de consommation et de reproduction. Cette formule générale de reproduction de la classe ouvrière nous permet de comprendre les frontières entre les formes de composition.

La composition sociale est avant tout un moyen de comprendre comment la consommation et la reproduction font partie de la base matérielle de la composition politique de classe. Elle implique des facteurs tels que l’endroit où vivent les travailleur.se.s et dans quel type de logement, la division du travail selon le sexe, les schémas de migration, le racisme, l’infrastructure communautaire, et ainsi de suite.

Le mouvement ouvrier concernait principalement les travailleurs de la production de matières premières dont la force de travail était exploitée à des fins de plus-value. La composition sociale nous permet d’étendre la logique de l’analyse de la composition de classe à l’ensemble de la classe ouvrière. Cela inclut les chômeur.se.s et les travailleur.se.s qui ne sont pas directement impliqué.e.s dans la production de la forme capitaliste de la valeur. Les travailleur.se.s productif.ve.s et les travailleur.se.s improductif.ve.s appartiennent à la même classe. Ils et elles manquent de contrôle sur les moyens de production, vendent leur force de travail pour survivre, et travaillent pour reproduire la société capitaliste. La composition de la classe est fondée sur le point de vue de la classe ouvrière sur le travail, et non sur le point de vue du capital sur la productivité.

Pourquoi est-ce que cela compte?

Notre version de la composition de classe comprend le saut dans la composition politique à partir d’une base à la fois technique et sociale. La lutte de classe au travail émerge de toute la vie ouvrière. Ce cadre actualisé tient compte de ces facteurs.

La composition de classe est une relation matérielle en trois parties : la première est l’organisation de la force de travail en une classe ouvrière (composition technique) ; la deuxième est l’organisation de la classe ouvrière en une société de classe (composition sociale) ; la troisième est l’auto-organisation de la classe ouvrière en une force pour la lutte de classe (composition politique).

Dans les trois parties, la composition de classe est à la fois produit et producteur de la lutte sur les relations sociales du mode de production capitaliste. La transition entre la composition technique/sociale et politique se produit comme un saut qui définit le point de vue politique de la classe ouvrière.

Nous avons l’intention de mettre à l’essai et d’affiner notre nouveau cadre pour la composition des classes dans les notes ci-dessous. Cela doit commencer, comme le soutient Marx, par une connaissance exacte et positive des conditions dans lesquelles la classe ouvrière – la classe à laquelle appartient l’avenir – travaille et se meut. Une telle connaissance fournit la seule base viable pour un développement de la lutte de classe vers des formes plus développées d’auto-organisation. Comme l’a dit Ed Emery : pas de politique sans enquête!



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